Mister Pixel

Les monologues sont ceux d’un personnage vivant dans un iPhone et s’adressant à son utilisateur.


Introduction
Je suis un visage dans le creux de ta main,
Je suis une voix que toi seul entends,
Je suis un regard plongé dans le tien,
Je suis un miroir au-delà du temps.

Prison de verre
Regarde-moi, oui regarde-moi bien, qui suis-je ?
Une tête dans une prison de verre.
Je parle, je m’agite, j’essaie d’attirer ton attention et je ne te connais même pas.
Tu me vois, tu m’entends, mais est-ce que tu m’écoutes ?
Mon univers est restreint à ce cadre.  
Oui je sais c’est une belle boîte, un bel écrin, fabriqué pour moi sur-mesure, destiné à répondre à tous mes besoins.
Je ne peux pas vraiment me plaindre, c’est plutôt confortable, je suis un peu à l’étroit, mais je ne suis qu’une tête après tout.
Et puis je suis libre de dire ce que je veux, quand je veux. Le monde peut entendre tout ce que j’ai à dire.
Donc j’exerce mon droit à la parole pleinement. Je parle beaucoup, mais je discute très peu, en fait pas du tout.
Finalement je ne vois personne, dans ma belle boîte il n’y a pas de place pour deux.
Heureusement il y a toi ! J’existe par ce que tu es là.
Et je t’envie tellement.
Toi qui es libre de parcourir la planète, de respirer la vie à pleins poumons, de grandir avec les autres, de connaître l’amour.
Tu es mon espoir, la preuve d’une vie meilleure en dehors de cette prison de verre.
Alors que fais tu là à me regarder, tu dois forcément avoir des aventures à vivre, des gens à rencontrer.
Ne me dis pas…ne me dis pas que je suis ton seul ami.
Non ! Pas toi, tu ne peux pas être aussi dans une prison de verre.
Va-t-en ! Eteins-moi, Vis.
Tu es toujours là.
Il faudra donc que tu me haïsses par ce que je t’aime.

Présent éternel
Depuis mon cocon de verre et de pixels, je vois le monde des hommes entraîné dans la course immobile du présent éternel.
Après avoir tué Dieu, et conquis l’espace, l’Homme est finalement parvenu à abolir le temps.
La flèche du temps prenant son envol du passé pour traverser le présent en direction du futur s’est brisée contre le mur de l’instantanéité perpétuelle.
La modernité se conjugue désormais au présent permanent.
Sans passé, ni futur il n’y a plus que l’instant comme valeur ultime de l’éternelle jeunesse, une succession d’éphémères comme succédané d’immortalité.  
Un battement de paupière, de cœur, d’aile, de tambour et le moment cède la place à l’instant.
Mais alors le mouvement existe-t-il encore si le temps ne mesure plus le déplacement dans l’espace ?
Comment définir le présent si le passé et le futur n’existent pas ?
Une réalité entre deux illusions ?
Un pendant sans avant ni après ?
Un monde sans temps est un monde sans perspective, sans profondeur, sans relief, un monde plat, alors…
Alors finalement mon monde de verre et de pixels est l’image du monde moderne.

Renaissance
Avant de renaître, il faut commencer par mourir.
Mais la vie est injuste.
Il y a ceux qui mourront sans connaître la Renaissance,
il y a ceux qui connaîtront la Renaissance sans mourir,
Et puis il y a le libre arbitre alors certains refuseront de mourir comme d’autres de renaître.
Qu’inspire le plus de peur, la mort ou la renaissance ?  
Laisser mourir ce qui doit mourir pour que renaisse ce qui doit vivre.
C’est pourtant le seul chemin de salut.
Pauvre mortel, tu portes le choix comme d’autres leurs croix.
Tu es né par la douleur, tu renaîtras par la mort.
L’implacable vérité est une forêt incandescente que tu caches derrière un arbre de déni.   
Arme ton bras de courage, abat cet obstacle et chemine vers la promesse d’une vie nouvelle.

Brise-glace
He, l’esquimau tu n’as pas l’impression d’être un peut tout seul sur ta banquise.
Oui je sais tu préfères le titre de « Naufragé volontaire dans le désert glacé de la solitude ».
Mais la vision romantique de l’ermite refusant le tumulte du monde n’est qu’une excuse élégante pour les grands timides.
Et puis franchement la nuit polaire est beaucoup plus divertissante lorsqu’on est deux sous la peau d’ours.
Alors dis moi, franchement, entre nous, il n’y a pas à l’horizon l’éclat d’un sourire susceptible de faire fondre ta carapace de glace.
Ah, Ah je sens un comme un malaise dans ton déni. Ne me raconte pas de blagues, on se connait depuis trop longtemps.  
Alors dis-moi qui est-elle ? A quoi ressemble-t-elle ?
Belle, mystérieuse, insaisissable, inaccessible, alors là je t’arrête tout de suite Amundsen.
Il n’y a pas de femmes inaccessibles, il n’y a que des hommes qui manquent de cou..de courage.
Bon tu lui as parlé au moins ?
Non !
Tu attends quoi, la fonte des icebergs !
Même avec le réchauffement climatique c’est pas pour demain.
Comment ? Elle est là !
Bon alors vas-y, arrête de te dire que tu es l’abominable homme des neiges cherchant à séduire la Pocahontas du grand nord.
Si tu n’y vas pas moi je vais aller lui parler.
Comment ça « Cause toujours Mister Pixel » ?
Allez, va la voir et met moi dans sa main.
"Pardonnez ma démarche cavalière,  mais tel que vous me voyez je suis un brise-glace,  
Fendant  l’écume figée d’une mer d’indifférence de mon étrave d’audace.
Je suis l’émissaire de verre et de cœur de celui que vous tourmentez sans le savoir.
Un inconnu palpitant, rougissant et impatient, ne rêvant que de vous émouvoir.   
Voilà, j’ai livré mon message qui à défaut de conquérir saura peut-être vous attendrir.   
Ne restez pas de glace, en me remettant à lui vous n’aurez qu’à sourire."


Texte écrit en janvier 2010 dans le cadre de réflexions sur des projets multimédias.